Pourquoi parle-t-on de guerre culturelle?

La Havane, 7 juillet – Les États-Unis possèdent une vaste expérience dans la pratique de la guerre culturelle contre tout projet alternatif à son hégémonie sur la scène internationale. L’essai Qui mène la danse ? La CIA et la Guerre froide culturelle (Denoël, 2003), de la journaliste et historienne britannique Frances Stonor Saunders, est un livre indispensable – la recherche la plus complète sur le sujet – pour comprendre cette réalité. Un ouvrage qui démontre comment, durant les années de Guerre froide, le programme de guerre psychologique et culturelle de la CIA contre le camp socialiste fut son joyau le plus précieux.

« Un aspect important, signale Frances Stonor, parmi les actions entreprises par l’Agence pour faire de la culture une arme de la guerre froide figura l’organisation systématique d’un réseau de « groupes » privés et d’ »amis » au sein d’un consortium officieux. Il s’agissait d’une alliance de type entrepreneuriale de fondations philanthropiques, d’entreprises et autres institutions et d’individus qui travaillaient en étroite collaboration avec la CIA, lui servant de couverture, pour le financement de ses programmes secrets en Europe de l’Est ».

La guerre culturelle est promue par l’impérialisme culturel, en particulier les États-Unis, première puissance du système capitaliste. Elle se traduit par la domination de l’être humain sur le terrain affectif et cognitif et vise à imposer ses valeurs sur des groupes et des pays déterminés. Il s’agit d’un concept qui, entendu comme système, intègre ou est lié à des éléments d’autres dénominations qui ont été plus souvent utilisées, comme celle de guerre politique, guerre psychologique, guerre de quatrième génération, smart power, coup d’État « doux », guerre non conventionnelle et subversion politique idéologique.

Ni l’art ni la littérature – même si l’art et la littérature sont utilisés comme instruments ou comme cibles de la guerre culturelle – ne sont le principal objectif de la stratégie de guerre culturelle de l’impérialisme contre un pays en particulier. Le terrain où se livre la guerre culturelle est surtout celui des modes de vie, des comportements, des perceptions de la réalité, des rêves, des attentes, des goûts, des manières de comprendre le bonheur, des coutumes et tout ce qui s’exprime dans la vie quotidienne des gens.

Parvenir à une homogénéisation au style de vie étasunien dans ce domaine a toujours été parmi les plus hautes aspirations de la classe dirigeante des États-Unis, notamment depuis que son élite a compris la différence entre domination et hégémonie, et que cette dernière ne pouvait pas être garantie seulement à travers des instruments de contrainte, mais qu’il était indispensable de fabriquer un consensus.

Historiquement, et jusqu’à nos jours, la guerre culturelle menée par Washington n’est pas une vaine élucubration : elle est basée sur des faits concrets et prouvés, des opérations ouvertes et secrètes organisées par les agences du gouvernement des États-Unis, des déclarations de dirigeants de ce pays et des documents recteurs de sa politique étrangère, tant au niveau diplomatique que militaire.

Zbigniew Brzezinski, l’un des principaux idéologues de l’empire, qui fut conseiller pour les Affaires de sécurité nationale de l’ancien président James Carter, déclarait dans son livre Le grand échiquier : « La domination culturelle des États-Unis a jusqu’à présent été un aspect sous-estimé de sa puissance globale. Quoi que l’on pense de ses qualités esthétiques, la culture de masse nord-américaine exerce, sur la jeunesse en particulier, une séduction irrésistible. Malgré l’hédonisme superficiel et les styles de vie stéréotypés qu’elle vante, son attrait n’en demeure pas moins irréfutable. Les émissions nord-américaines alimentent les trois quarts du marché mondial de la télévision et du cinéma. Cette domination est tout aussi marquée dans le domaine des musiques populaires, et, de plus en plus, des phénomènes de mode – vestimentaires, alimentaires ou autres – nés aux États-Unis se diffusent par imitation dans le monde entier. Sur Internet, l’anglais sert de langue véhiculaire et une majorité écrasante des services en ligne, sur les réseaux informatiques, sont localisés aux États Unis, ce qui a une influence décisive sur le contenu des communications. ».

C’est ce même Brzezinski qui, en 1979, dans un mémorandum adressé à Carter, recommandait le cours que devait suivre la politique envers Cuba : « Le directeur de l’Agence internationale des communications, en coordination avec le Département d’État et le Conseil national de Sécurité nationale, devrait accroître l’influence de la culture étasunienne sur le peuple cubain à travers la promotion de voyages culturels et en permettant la réalisation de coordinations pour la distribution des films étasuniens dans l’île. »

Il n’y a pas si longtemps un document d’une importance exceptionnelle a été rendu public et permet de comprendre les stratégies actuelles de l’impérialisme étasunien dans le domaine de la guerre culturelle. Il s’agit du Livre blanc du United States Special Operations Command (Commandement des opérations spéciales de l’armée des États-Unis), de mars 2015, publié sous le titre : Appui des Forces d’opérations spéciales à la guerre politique.

En essence, ce Livre blanc recommande aux États-Unis de reprendre l’idée de George F. Kennan – ancien expert étasunien sur la question soviétique et architecte de la politique d’« endiguement du communisme » au Département d’État –, sur la nécessité de dépasser les limites du concept qui établit une différence de base entre la guerre et la paix, sur une scène internationale, où il existe un « rythme permanent de lutte dans et en dehors de la guerre. »

Autrement dit, la guerre est permanente, même si elle adopte de nombreuses facettes et ne saurait se limiter au recours aux forces militaires. En fait, le document indique que l’on peut faire la guerre sans la déclarer, et même faire la guerre tout en déclarant la paix.

« La guerre politique est une stratégie adaptée visant à atteindre les objectifs nationaux des États-Unis, à travers la réduction de la visibilité dans l’environnement géopolitique international et sans engager de nombreuses forces militaires », souligne le document dès ses premières pages. « L’objectif final de la guerre politique, signale-t-il plus loin, est de gagner « la guerre des idées qui n’est pas associée à des hostilités ». La guerre politique exige la coopération des services armés, une diplomatie agressive, une guerre économique et des agences de subversion sur le terrain, pour la promotion de ces politiques, des mesures et des actions nécessaires pour briser ou fabriquer des états d’esprit ».

Ce Livre blanc n’est que l’une des nombreuses études et recommandations des doctrines et stratégies militaires élaborées à Washington, qui chaque jour attribuent un rôle de premier plan aux composantes culturelles et idéologiques de leurs stratégies hégémoniques.

LA GUERRE CULTURELLE CONTRE CUBA

La guerre culturelle contre Cuba n’a pas commencé le 17 décembre 2014, avec le rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays. En effet, depuis le triomphe de la Révolution, Cuba a dû faire face aussi bien aux effets des vagues colonisatrices de l’industrie hégémonique mondiale qu’aux projets spécifiques de guerre culturelle conçus, financés et exécutés par l’impérialisme étasunien, ses agences et ses alliés internationaux, dans le but de renverser le socialisme cubain.

À ce sujet Ricardo Alarcon, ancien président de l’Assemblée nationale, signale : « L’agression culturelle contre Cuba […] non seulement se poursuit, mais ne cesse de s’intensifier. Elle conserve une dimension secrète, clandestine, dirigée par la CIA, mais, de plus, depuis le début de la dernière décennie du 20e siècle elle a pris une autre dimension publique, scandaleusement ouverte. Le cas cubain est, pour ces raisons, absolument unique, exceptionnel.

« Il l’est aussi parce que ce que l’on nous fait sur le terrain culturel a toujours fait partie d’un schéma agressif plus large, qui a inclus une guerre économique cruelle et permanente, ainsi que l’agression militaire, le terrorisme et autres actes criminels, dont l’objectif […] détaillé dans une loi infâme yankee, est d’en finir avec notre indépendance ».

La guerre psychologique et médiatique a été une composante essentielle de la guerre culturelle des différents gouvernements des États-Unis contre la Révolution cubaine.

Le livre Psywar on Cuba. The Declassified History of US Anti Castro Propaganda (La guerre psychologique contre Cuba. L’histoire déclassifiée de la propagande étasunienne anticastriste), de Jon Eliston, paru en 1999, révèle comment Washington a mené contre Cuba durant des décennies une agression psychologique et de propagande à travers des livres, des journaux, des bandes dessinées, des films, des brochures et des émissions de radio et de télévision.

Un autre des domaines de prédilection de la guerre culturelle a été celui de l’histoire. On manipule et on déforme notre passé, on attaque ses bases les plus sensibles et les plus symboliques, précisément parce que l’on prétend extirper l’exemple de la Révolution cubaine depuis sa racine.

Que sont Radio et TV Marti, si ce n’est des structures créées pour la guerre culturelle, dans son sens le plus large, contre le projet révolutionnaire cubain ?

Il existe une grande différence entre la diplomatie publique que professent de nombreux pays sur la scène internationale et les actions que les gouvernements successifs des États-Unis ont menées historiquement. Derrière le mot « inoffensif » a été dissimulée toute une machinerie de diffusion des valeurs politiques et culturelles des États-Unis, ne respectant en rien ni la souveraineté des nations ni la diversité culturelle des peuples. Il ne s’agit pas seulement d’influence, mais d’une ingérence secrète et ouverte dans les affaires intérieures d’autres États.

À l’heure d’évaluer les défis auxquels nous sommes confrontés, on adopte parfois des positions triomphalistes, à partir d’une vision réductionniste de la culture, comprise strictement comme art et littérature. Il est évident que des influences et des confluences culturelles ont existé entre Cuba et les États-Unis durant plus de deux siècles, grâce auxquelles les deux peuples se sont enrichis spirituellement. Mais les défis essentiels se trouvent sur le terrain des styles de vie, la culture politique et les habitudes sociales.

Face à cette réalité, il n’est pas de meilleur antidote que le patriotisme, une cubanité pleine, ressentie, consciente, désirée et responsable – et non une cubanité tronquée – l’anti-impérialisme, l’anticolonialisme. Nous devons être capables, à travers la promotion de solides références culturelles, de former un sujet critique, doté d’un l’humanisme profond, capable de distinguer par lui-même parmi l’avalanche des produits culturels avec lesquels il interagit ceux qui ont vraiment de la valeur.

Il n’est possible de former ce sujet critique dès le plus jeune âge qu’à travers l’entraînement au débat et la confrontation des idées, avec la participation active de la famille, la communauté, l’école, les médias et les organisations politiques et de masse. Évidemment, toutes les actions menées dans le domaine culturel doivent être accompagnées par des faits et des réalisations concrètes, bien faire les choses dans tous les domaines, et que les résultats de ce travail se manifeste dans la vie quotidienne de notre peuple.

Source: Granma International

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