L’éternel fiancé de La Havane (+Photos)

Eusebio Leal se définit comme l’éternel fiancé de La Havane. Foto: Jose M. Correa

Eusebio Leal Spengler, Historien de la capitale cubaine, nous confie ses impressions sur la ville qui a mérité sa loyauté éternelle

La Havane, 1er juin – De même que l’écrivain argentin Jorge Luis Borges pouvait le dire de sa propre vie, Eusebio Leal Spengler estime que la sienne est égale en pauvreté et en richesse à celle de Dieu et de tous les hommes. Il incarne l’un des êtres humains les plus brillants nés sur cette terre cubaine, et se dit fils de son temps. Et en tant que fils de son temps, il conserve des souvenirs à foison.

Ces mêmes évocations qui font que se souvenir soit « sans doute le plus grand privilège de notre espèce ». Ceux qui lui rappellent comment il est devenu docteur en Sciences historiques de l’Université de La Havane. Ceux qui expliquent sa formation autodidacte et tous les titres honorifiques qui lui ont été octroyés depuis les années 60. « Je suis allé à l’école jusqu’à la fin du primaire. J’ai eu une enfance et une adolescence aventureuses, je suis devenu bachelier et universitaire en passant des examens », se souvient Eusebio, qui est également spécialiste en archéologie.

Le Malecon constitue le plus grand sofa construit face à la mer. Foto: Jose M. Correa

Les souvenirs qui l’empêchent d’oublier que tout ce qu’il a obtenu est bien mérité. Ceux qui ont marqué ses études de 3e cycle en Italie, son master en Études sur l’Amérique latine, la Caraïbe et Cuba, ses responsabilités de député au Parlement cubain, d’ambassadeur de Bonne volonté de l’Organisation des Nations Unies ou de directeur du Musée de la ville de La Havane.

Les souvenirs qui l’ont vu assumer la direction de la restauration de l’ancien Palais des capitaines généraux, le gouvernement de la ville, la Forteresse de San Carlos de la Cabaña et le château de los Tres Reyes del Morro. Ceux qui ont permis que les anciennes murailles et le système de fortifications de défense de La Havane soient inscrits au Patrimoine mondial de l’Humanité.

Les souvenirs qui en ont fait l’Historien de La Havane, chargé du réseau des Bureaux de l’Historien et Conservateur des villes patrimoniales de Cuba et président de la Société économique des Amis du pays. Ceux qui l’ont vu écrire une dizaines de livres, outre des essais, des préfaces et des articles sur l’histoire, l’art et la restauration et sur d’autres thème. Ceux qui lui ont permis d’entretenir d’excellentes relations avec des personnalités importantes, des organisations et des établissements d’enseignement, culturels et scientifiques partout dans le monde.

À propos du développement du tourisme en tant que phénomène non seulement économique, mais aussi culturel, Eusebio Leal – qui parle toujours comme un père le ferait avec son fils, d’une voix claire et pausée –, affirme que lorsqu’un peuple perd la mémoire, il perd tout. D’où l’importance de la restauration, de ne pas ignorer que ce n’est qu’avec de la volonté que l’on obtient quelque chose, de comprendre que dans un hôtel, « aussi bien le serveur que la réceptionniste projettent une image, non seulement de soi, mais du pays tout entier ».

Selon historien de la ville, « aucun processus de développement qui négligerait la culture ne peut aller de l’avant. Ce qui m’impressionne le plus de l’Île, notamment de La Havane, et de son Centre historique, et des réseaux des villes patrimoniales, c’est la quantité accumulée de patrimoine de mémoire et de pierres, de traditions, qui sont l’un des éléments les plus intéressants pour l’option Cuba dans la sphère touristique. »

Autrement dit, le plus significatif, c’est « ce mouvement humain qui vient de toutes parts pour choisir non seulement des paradis circonstanciels, des plages superbes, des lieux de la nature à voir et à préserver, mais aussi un dialogue direct avec les Cubains et leur création, spécialement avec La Havane, qu’un grand journal étasunien a appelée la Rome d’Amérique ».

La Havane fêtera le 500e anniversaire de sa fondation en 2019. En attendant cette date, le disciple d’Emilio Roig (premier Historien de la Ville en 1935), son demi-millénaire la situe parmi les premières villes fondées par les Européens dans le Nouveau Monde. Et à Cuba, elle est seulement précédée par des villes comme Asuncion de Baracoa ou San Salvador de Bayamo, classées au patrimoine national. En outre, elle succède à celles fondées à La Española (aujourd’hui Haïti et République dominicaine), où Christophe Colomb, de manière symbolique, construisit la première installation hispanique dans les Antilles avec les débris de sa caravelle.

La Havane fêtera le 150e anniversaire de sa fondation en 2019. Foto: Jose M. Correa

Bien qu’il se plaise à parler de ce qui est fait pour prendre soin de Cienfuegos, Sancti Spiritus, Camagüey, Bayamo, Santiago de Cuba et Baracoa, le sage Eusebio Leal pense surtout à La Havane, aux années qui sont nécessaires pour prouver que le plus précieux et attractif de cette Île, avec la nature, ce sont ses magnifiques villes et particulièrement « la mystérieuse, interdite, parfois, pendant longtemps inaccessible Havane, qui fascine quiconque la découvre, non seulement pour son ensemble architectonique, mais aussi pour l’état d’esprit de sa population ».

Et le spécialiste d’ajouter : « La culture cubaine a montré un très grand sens précurseur. Certains ont lutté pour inscrire le patrimoine national cubain au patrimoine universel. Il est impressionnant qu’une île aussi petite ait autant de sites inscrits au Patrimoine mondial. C’est le cas de La Havane, qui est une sorte de plateforme qui se projette sur le port, un lieu magnifique qui s’ouvre comme un chenal ou une baie en forme de bourse ».

Rien de plus beau, affirme le doyen du Collège de San Geronimo, que de s’apercevoir que les gens peuvent pratiquement entamer le dialogue avec ceux qui sont sur le pont d’un navire de croisière à son arrivée à La Havane, comme une sorte d’entrée à Istanbul ou « Cuba étant une île qui flotte sur la mer comme un bateau, si nous sortons la nuit sur le Malecon (boulevard de front de mer), nous découvrons les Cubains face à la mer, assis sur le plus grand sofa jamais construit, sur ce divan, où ils chantent, boivent, parce que tout est toujours venu de la mer, les indigènes, les Espagnols, etc. »

Comment l’idée est-elle venue de repenser La Havane pour l’améliorer ?

Je dois dire en toute franchise que lorsque nous avons commencé à travailler, peu de personnes croyaient en ce que nous voulions faire. J’étais guide au ministère du Tourisme et on m’appelait pour me dire qu’un navire allait arriver avec une groupe de retraités allemands ; une autre fois, un visiteur important descendait dans un hôtel et je devais servit de guide au groupe.

La capitale cubaine est un mélange exquis de patrimoine de pierres, de mémoires et de traditions. Foto: Jose M. Correa

Je me suis préparé à parler à chacun et à tenter de conquérir leur cœur, qui est ce que doit faire un guide. À ce titre, j’ai travaillé avec tous les guides, qui ont formé l’école cubaine, installée dans un très bel hôtel au cœur de la Vieille Havane, le Sevilla. De là, nous allions parcourir cette ville aux ruines intéressantes qui était la partie ancienne de La Havane. Je voyais, comme beaucoup d’entre eux le voyaient aussi, qu’en mettant la main à la pâte, tout cela pourrait changer.

J’ai compris qu’il n’était pas possible dans une ville habitée de mettre en route un processus de transformation sans proposer en même temps un projet social. C’est ainsi que sont nés les écoles de métiers et une infinité de postes de travail. À l’époque, il n’existait que quelques hôtels très prestigieux, comme l’Inglaterra, le plus ancien de La Havane, qui était comme des sortes de flammes vivantes attirantes, qui semblaient appartenir au passé.

Or, il fallait avoir une foi quasi religieuse, – et je l’ai – pour parvenir à ce que la restauration soit possible sans que ce travail ne concerne que des hôtels. Si la commande que l’on m’avait faite avait été de faire de La Havane un Disneyland, cela aurait été facile. Faire un petit village urbain latino-américain aurait été facile. La difficulté était d’intégrer l’école, la maison, la communauté, réussir à faire revenir les gens à l’arbre sous lequel la ville fut fondée et leur dire : « une fois de plus, c’est d’ici que renaîtra la ville… »

Aujourd’hui, nous avançons face à une immense multitude de gens de toutes parts qui viennent à La Havane. 90% de ceux qui voyagent à Cuba veulent connaître la capitale et lorsqu’ils arrivent, ils constatent que le plus intéressant de la ville, au-delà de ces édifices, ce sont ses gens. Ils peuvent entrer et sortir à n’importe qu’elle heure de la nuit, aller et venir, sans que cela soit la vision lyrique d’une ville vivante.

Lorsque l’on visite La Vieille Havane, on voit de nombreuses grues qui reconstruisent les anciens hôtels où vécurent des artistes, des écrivains, des boxeurs, des cinéastes, des romanciers et des poètes de tous les temps. On voit de nouveaux ouvrages et, près d’eux, des gens qui mènent leur très intéressant projet de vie, qui fut le résultat d’un processus très compliqué. Mettre d’accord un grand nombre de personnes est toujours très difficile. Nombreux sont ceux qui commencent, mais peu persévèrent. Ce fut notre doctrine salvatrice et c’est ainsi que nous avons obtenu que les hôtels puissent cohabiter avec le théâtre, l’école et la maison.

Quand la restauration de La Havane s’est-elle véritablement concrétisée ?

En 1995, Fidel, dont je me souviens toujours avec gratitude, m’invita à l’accompagner à Cartagenas de Indias, une belle ville de Colombie, qui fit partie également d’une mer espagnole, absolument bien protégée par les grands ingénieurs italiens qui, au service de la couronne espagnole, fortifièrent les villes de Veracruz, Portobello, Cartagena, La Havane.

Alors que nous survolions le territoire colombien, le commandant en chef me demanda ce nous pouvions faire pour La Havane, où en 1967 avaient débuté les travaux sur la Place d’armes. Je lui répondis : « Consolidez le principe d’autorité et élaborez un plan directeur, qui permettra de prévoir ce qui se passe aujourd’hui, ce qui se passera demain et après nous. Ne permettez pas que cela devienne lettre morte, mais conscience publique.

Il fallut prendre des décisions audacieuses. Le Grand hôtel Manzana, par exemple, récemment ouvert, est bâti au-dessus du lieu où apparut la Muraille, comme l’a révélé l’archéologie. À l’entrée de la Place de la Cathédrale, se trouve enterrée également une partie de la muraille et, à côté, le Palais de l’Archevêque.

Lorsqu’il a fallu défoncer cette rue, nous avons laissé un chemin adjacent ouvert pour que l’Archevêque puisse rentrer dans sa résidence. Ce quartier en ruines s’est rapidement transformé en une belle ville, et le plus beau c’est qu’il est habité par des familles entières. Ces mêmes familles se sont intégrées à notre projet de développement, elles y ont mis tout leur cœur et il s’est produit un mouvement qui a fait de La Havane un lieu meilleur.

La Plaza Vieja, par exemple, était un parking qu’il a fallu détruire pour pouvoir la reconstruire. Mais il y avait aussi une école primaire qui accueillait 500 élèves, qui ne pouvaient pas supporter le bruit des travaux. Ce que nous avons donc prévu, c’est de provoquer une implosion en un seul jour, mais cela aurait pu affecter les maisons voisines.

Il a fallu faire les travaux à la main, ce qui entraînait davantage de bruit. À ce moment-là, j’ai proposé à la directrice d’installer une classe dans chaque bâtiment restauré, pendant que l’on reconstruisait la Place. C’est le bruit énorme qui a fait naître l’idée de ce type de classes, qui existent encore. Ainsi, les touristes qui passent peuvent voir les enfants dans leur classe et leur dire : « Bonjour ! Comment ça va ? » et poursuivre leur chemin.

Qu’est-ce qui vous a maintenu aussi longtemps face à une tâche aussi gigantesque ?

L’amour. Il faut être amoureux. Je dis que j’ai une fiancée éternelle qui a pour nom La Havane. Franchement, je n’en ai pas eu besoin d’autre, dit-il en souriant, mais mon mariage est réel, avec Cuba et avec La Havane. C’est un mariage ininterrompu. Je lui ai consacré ma vie entière. J’ai construit un personnage, qui porte une sorte d’uniforme, une chemise bleue, les sept jours de la semaine. Ce qui ne cesse de m’enchanter, c’est ma relation avec les gens. Je marche dans les rues et une femme me fait une confidence, une autre me dit : « Merci pour ce que vous avez fait pour la ville ! » et un autre, trempé de sueur, vient m’embrasser. C’est à partir de ce dialogue permanent qu’il est possible de marcher tranquillement et de voir comment les choses s’épanouissent et s’élèvent. Néanmoins, alors que Napoléon disait que pour gagner la guerre, il fallait de l’argent, de l’argent et encore de l’argent, je dirais aussi qu’il faut un leadership, de la volonté et de la persévérance. Cela m’a coûté cher, car le personnage dont je vous ai parlé ne me laisse pas vivre, ne me laisse pas de vie privée, ne me laisse pas de temps libre. Un jour, j’ai décidé de demander pardon à mes quatre enfants, qui sont dispersés dans le monde, parce que je leur ai dédié peu de temps. Une passion m’a quitté le temps de vivre. Mais ils m’ont pardonné et reviennent toujours pour retrouver leur papa.

La restauration de la Vieille Havane, dirigée par l’Historien de la ville, a exigé des décisions audacieuses. Foto: Archivo

Je ne porte pas d’agenda parce que je cours le risque de perdre tout ce qui y serait écrit. Tous les vendredis, on me remet une feuille qui est une sorte de feuille de route, avec mes obligations et je proteste contre cela. Je tente de trouver quelques instants dans la journée pour pouvoir faire ce dont j’ai envie, mais c’est très difficile, presque impossible.

C’est très bien de pouvoir être Eusebio Leal le matin, le directeur à midi, l’Historien l’après-midi et le père à certaines heures de la journée. Le pire, c’est quand on me dit « grand-père » et que je prends conscience que le temps a passé et passé, comme disait José Marti. Ce qui est certain, c’est que j’ai vieilli et c’est une tragédie insupportable, surtout lorsque l’âme reste jeune. Certains hommes sont des moutons, qui sont habitués au bâton du berger, mais pas moi. J’ai toujours porté au fond de moi un jeune rebelle, un homme loyal à La Havane.

Pour moi, l’utopie c’est le rêve de rendre les choses plus belles pour tous, une tour d’ivoire qui doit s’élever sur une base économique, pour ne pas se transformer en fantaisie. Réaliser un projet touristique, un projet qui incite les gens à connaître Cuba doit toujours inviter à connaître La Havane en profondeur, à aller au-delà des espaces universitaires, aux marchés, aux cimetières, pour voir comment les gens agissent, se déplacent, ce qu’ils pensent.

Le contact avec les gens est l’un des plus grands trésors que la ville offre aux touristes. Foto: courtoisie du mintur

La Havane fête son 150e anniversaire et ce jour-là, si je suis encore au pied de l’arbre, je le fêterai moi aussi. Je représente une multitude. Eusebio Leal, c’est le pseudonyme d’une folie qui s’appelle Cuba.

Source: Granma International

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